Extrait d’un article rédigé pour publication dans la Revue Method(e)s – Issue Septembre 2027.
L’hypermodernité comme marqueur temporel permet au sociologue d’ancrer les changements épistémologiques majeurs survenues depuis les années 60 et l’essor de l’informatique, en termes de définition des normes, cadres éthiques, mais aussi en ce qui concerne la plupart de nos systèmes d’échanges et de relations, devenues en large majorité forcément intermédiés par un dispositif technologique.
L’ère hypermoderne se caractérise alors comme un changement de régime profond, dirait le philosophe, régime d’interprétation de la réalité et de définition de l’ethos rendant possible la mise en lumière d’une condition humaine. L’hypermodernité impose de nouvelles exigences méthodologiques pour l’enquêteur ; il lui faut, en premier lieu, repenser conjointement les conditions d’observation, les cadres interprétatifs et les dynamiques d’individuation, mais aussi les normes relationnelles et de conduite, accessibles au moins partiellement quand il s’agit d’un terrain comme le service administratif de l’Inria[1], milieu de travail dans lequel j’ai obtenu un poste de stagiaire pendant six mois.
La Direction du transfert et de la valorisation des technologies (La DGDT) comptait alors une dizaine d’agents et contractuels et se trouvait depuis quelques mois en pleine crise organisationnelle après un changement de direction, de profondes restructurations et une séparation géographique des services. Pour la DGDT qui développait alors une nouvelle entité (un consortium de valorisation des technologies – CVT), une crise matérielle s’ajoutait à la crise sociale, après un changement des parcs et processus informatiques qui avait rendu confus, usages individuels et collaborations numériques. Ces enjeux encastrés m’orientaient de fait vers l’observation des relations comme objet ; dans un contexte qui les met en déroute, leur demande de déployer des ressources particulières comme le contournement, l’ajustement, la résistance mais aussi la remise en question du sens de leur activité[2] exprimés dans les frustrations individuelles et collectives produites par les empêchements subits, l’absence de réels échanges avec la direction, l’isolement des responsables, les outils de travail, inadéquats.
Se posait alors précisément cette question : comment enquêter lorsque les dispositifs technologiques participent à la configuration des formes de subjectivation et que le sociologue ne peut plus prétendre les observer de l’extérieur ? Cela pose la question ancienne de la subjectivité en sociologie, par le prisme de l’expérience sensible propre à l’agir numérique et les configurations sociales qui en émergent, et qui participent à la construction sociale de la réalité hypermoderne.
Cet article propose un retour réflexif sur cette enquête, en articulant plusieurs dimensions : une méthodologie immersive[3], qui oscille entre observation périphérique, participation située, entretiens semi-directifs mais aussi spontanés[4] et renforcés par des témoignages issus de dispositifs organisationnels similaires au service (management et culture de travail dominant, type de tâches, profil métier, problématiques) mais dans d’autres entreprises ; un travail d’analyse fondé sur l’articulation entre dispositifs existants et dispositifs fabriqués[5], au croisement de la sociologie des usages et d’une hybridation en contexte d’outils me permettant d’échapper à une dualité homme/machine, à une critique des technologies et de comprendre et rendre visible les facteurs technologiques comme politique et non plus comme simple dispositif technique qui embarquerait à eux seul, les modalités des nouvelles subjectivations et individuations à l’œuvre. Entrent en jeu aussi mes compétences informatiques, mes connaissances appliquées en sociologie des usages[6] et interactions homme-machine[7], mes connaissances du monde managérial, des règles structurelles et organisationnelles dominantes dans les grandes entreprises, acquises empiriquement, que seront autant d’atouts que les règles académiques de l’enquête.
Il s’agit ainsi d’une hybridation d’outils méthodologiques, conceptuels et pratiques autour d’un axe multi-paradigmatique, depuis le paradigme de l’action située. Cet ensemble m’a permis d’embrasser les individualités autant que les collectifs, et leurs micro-sociographies a pu servir d’illustration pour une analyse plus conceptuelle de la vie de bureau à l’ère hypermoderne. C’est peut-être là une posture socio-philosophique si on l’a considère comme le résultat d’un entrecroisement à l’échelle théorique entre le paradigme critique (normes et contraintes) et le paradigme individualiste (règles et conduites). Pour résumer, sans recherche d’objectivité, l’enjeu était de situer l’analyse à l’échelle microsociale, puis de produire un second niveau d’analyse, en situant cette échelle conceptuelle dans un temps, un espace et un territoire[8].
Immersion située, périphéricité, réflexivité
Dispositifs humains, dispositifs technologiques
Observer, traduire, écrire
De Georges Simondon à la cognition distribuée
Enquêter dans l’instabilité : pour une écologie critique de l’hypermodernité
En revenant sur cette méthode d’enquête, je montre que lorsque les dispositifs technologiques configurent les interactions, prescrivent les conduites, distribuent l’attention, participent activement à la production des subjectivités, des normes et régimes d’attention, je ne peux plus prétendre occuper une extériorité stable. Je suis prise dans les mêmes réseaux de médiation, soumise aux mêmes injonctions d’outillage, engagée dans les mêmes circulations informationnelles que les acteurs que j’observe. J’ai compris que l’extériorité méthodologique dans ce cadre devient une fiction et la réflexivité une exigence constitutive notamment dans la façon dont ma posture à la crète me donnait une visibilité accrue et une capacité de distance intelligente sur les subjectivités induites par mes deux casquettes. Dans ce contexte, l’hybridation méthodologique n’est pas un choix opportuniste mais une nécessité épistémologique. L’immersion située, la fabrication de dispositifs d’analyse, l’ouverture comparative vers d’autres milieux composent un ensemble cohérent parce qu’ils répondent à la nature même de l’objet : un ensemble de relations fragmentées, traversées par des tensions permanentes entre normes, affects, règles et agencements structurelles. Observer les relations produites par l’entremêlement de différents régimes d’action[21] amène à penser une écologie relationnelle de l’enquête. La méthode intègre alors cette co-implication comme condition de possibilité de la connaissance. En régime hypermoderne, la stabilité méthodologique cède la place à une dynamique d’ajustement continue. Je deviens médiatrice entre des mondes hétérogènes, attentive aux chaînes sociotechniques instables et aux processus d’individuation en tension[22]. Tout en assumant d’être située, impliquée, traversée par ces mêmes systèmes, pas forcément les mêmes affects et rapports sensibles, rapports situés, ni mêmes les mêmes dynamiques de cognition distribuée, avec et sans les dispositifs technologiques.
[1] Djouad, A. (2025). Hypermodernity Factory : Working With Relational Technologies. John Wiley.
[2] Il s’agit bien ici de questionner l’activité des relations en tant que les relations sociales produisent des effets de tout ordre, dans le cadre du travail ces effets sont en premier lieu l’objet même de l’existence de la relation : la production de biens ou de services. La façon dont le travail se fait dépend de la façon des structures, fonctions et dynamiques des relations inter-agents. Ici les dispositifs technologiques sont, sur le plan fonctionnel, compris comme des agents. Philosophiquement ces relations comprenant individus et dispositifs technologiques, posent la question d’un agir numérique source d’un nouvel ethos, configurant des formes de subjectivation et d’individuation inédites.
[3] Leroux, P., & Neveu, E. (Éds.). (2017). En immersion : Pratiques intensives du terrain en journalisme, littérature et sciences sociales. Presses universitaires de Rennes.
[4] Dans cet article et dans mes travaux je les appelle des « entretiens sauvages » que l’on retrouve aussi en phase liminaire, notamment pour prendre une distance critique sur certains artefacts analytiques produit par la proximité anthropologique du terrain.
[5] Desfriches Doria, O. (2015). Théories de l’activité en sciences de l’information et de la communication et conception de dispositifs orientés utilisateurs. Questions de communication, (28), Article 28.
[6] Ces éléments ont participé à une lecture bio-anthropotechnique du sujet agissant.
[7] J’ai été Game Designer pour une société éditrice de Serious-Game. Ce rôle de conception amène à utiliser des moyens scientifiques pour produire des simulations professionnelles impactantes. Cette expérience a aussi développé des connaissances théoriques et pratiques en management et sciences des organisations, suivant au départ les idéologies dominantes dans ce que l’on désigne comme « grandes entreprises » (Feenberg, A., (2014). Pour une théorie critique de la technique. Lux [diff.] Harmonia Mundi).
[8] L’informatisation puis la numérisation du territoire français depuis 1964, histoire dont l’Inria est un des piliers historiques pour la recherche et sa valorisation autour des enjeux informatiques, technologiques.
[9] Comme je l’explique dans mon ouvrage (Djouad, 2025) j’ai travaillé pendant plus de dix ans dans des administrations publiques et privées, ancrant ma question de recherche dans un ensemble de constats pratiques, autobiographiques (voir la question de la proximité dans la note 4 ci-après).
[10] C’est une des raisons pour lesquelles les entretiens avec les acteurs en présence se sont réalisés en fin de stage. Aucun n’a exprimé d’avis critique négatif sur l’absence d’informations pendant les semaines passées ensemble, au contraire cela a été l’occasion de débats sur des sujets dépassant mes questionnements lors des entretiens, en amplifiant les témoignages
[11] Ce qui a produit chez deux d’entre eux une envie de conseils et d’éclairages parfois déroutant, chez le troisième une envie d’expliquer des éléments contextuels propres à l’histoire du service, de ces agents, de l’Inria plus largement).
[12] Michel, S., & Michaud-Trévinal, A. (2022). XXII. Donna Haraway. Les savoirs situés : Pour une pratique scientifique partielle et relationnelle. In Les grands auteurs aux frontières du management (p. 281‑294). EMS Éditions.
[14] Quand je parle d’outil j’entends les objets et artefacts visibles, les dispositifs les moteurs et mathématiques algorithmiques à l’œuvre et leurs interfaces déterminant les modalités de la relation.
[15] Goffman, E., & Goffman, E. (1973). La présentation de soi. Ed. de Minuit.
[16] Akrich, M., Callon, M., & Latour, B. (Éds.). (2006). Sociologie de la traduction : Textes fondateurs. Presses des Mines.
[17] Licoppe, C. (2008). Dans le « carré de l’activité » : Perspectives internationales sur le travail et l’activité. Sociologie du travail, 50(3), 287‑302.
[18] Hutchins, E. (2000). Cognition in the Wild (Nachdr.). MIT Press.
[19] Piaget, J. (1964) 4. Le rôle de la notion d’équilibre dans l’explication en psychologie—“Six études de psychologie”.
[20] Avec ici la singularité d’un centre de recherche située dans une ancienne base militaire américaine, lieu stratégique du déploiement des réseaux lors du plan calcul initié dans les années 60.
[21] Thévenot, L. (s. d.). L’action au pluriel. Sociologie des régimes d’engagement. La Découverte.
[22] Paugam, S. (2012). Introduction – L’enquête sociologique en vingt leçons. In L’enquête sociologique (p. 1‑4). Presses Universitaires de France.



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