
Une crise cosmologique.
Non pas une apocalypse, une érosion lente et continue des grands systèmes de croyance de la modernité occidentale. Le théâtre moderne d’un anthropos souverain, maître rationnel de la nature et maître de ses propres décisions, qui s’effondre. Ce n’est pas la fin d’un monde mais plutôt la perte de crédibilité progressive de ses fictions fondatrices qui lui donnaient corps jusqu’alors. Ce n’est pas encore la pensée des fondations, c’est le temps long, de la conscience collective, aujourd’hui fragmentée et ralenti dans ses capacités sédimentaires paradoxalement à l’hyper accélération communicationnelle subie forcément, les corps au bord de voir se romprent les plasticités physiquement limitées de l’esprit.
C’est un effondrement sans apocalypse. Ou alors une apocalypse douce et silencieuse. L’anthropocène a réussi à fabriquer un théatre de la crise, autour les médias et derrière la foule, s’agglutinant de toutes parts, oreilles dressées, peinant à se rendre visible d’elle-même. Slavko Splichal l’appelle le « gig public », une sphère publique – celle historique de l’opinion publique – créatrice des grandes controverses et problématiques publiques, racines du politique et du démocratique qui n’arrivent plus à émerger.
L’effondrement des croyances modernes ne produit pas de rupture mais au contraire un renforcement des postures radicales, rend possible la radicalité des polarisations, la disparition des frontières entre le fantasmé et le réel.
Une économie des fantasmes se développe. On accélère visiblement dans le système, pas contre lui, malgré tout. La logique d’accélération renforce le déni, la fuite en avant normative. L’individu hypermoderne se retrouve contraint de ne pas pouvoir abandonner un modèle pour un autre sans subir un temps de crise complexe et multi-échelles. L’enfer ? Une réalité sur-organicisée dont les formes psychiques semblent dominées par des mondes internes qui fonctionnent comme des « lieux fantasmatiques » de compensation, d’ajustement, de contournement face à l’insoutenabilité perçue des formes de vies contemporaines partagées.
Adhérer, consentir.
L’individu ne choisit pas vraiment d’adhérer, il est ainsi embarqué pour tenir la réalité partagée « avec les autres ». Il y a alors déplacement de la question morale entre consentement et aliénation : il n’y a pas de réponse mais des objectifs sociaux à atteindre, sans le temps du recul critique : rester désirable, compétitif, informé, reconnaissable, catégorisable, utile, productif. Le visible devient une condition de survie symbolique. Le visible est fait de normes, performances, récits de soi, esthétiques. Le visible participe à l’enchevêtrement des sphères et leurs identifications.
Les identités sont processuelles parce que relationnelles. L’acteur pluriel ne vit pas dans des mondes différenciés, mais plutôt dans des mondes confus, dont les frontières semblent rompus par les dispositifs technologiques et leur normativité visibles, leurs interfaces similaires, principes de navigations, mais aussi formes de mise en récits des usagers, d’esthétisation de soi, de performances produites par la mise en concurrence des identités à travers l’architecture des informations co-produites. Le visible est alors bouleversé, forcément l’invisible s’empreinte de ces bouleversements.
L’invisible : comme une socialisation du sensible et ce qui caractérise notre relation au monde, la façon dont notre voix intérieure façonne notre étant ; l’être par le fait d’exister, ressent et entre en relation dans un processus qui ne distingue pas visible et invisible, mais en fait un ensemble nécessaire à l’existence : nous sommes l’incarnation de relations, nos subjectivités s’incarnent déjà dans un « hors » jusqu’à soi par la socialisation. En ce sens la frontière hérite d’un nouveau trouble aujourd’hui entre les formes d’incarnations classiques, atteignables et virtuelles parce que les systèmes relationnelles qui structurent et agissent sur notre rapport au monde se réalisent dans de nouvelles dimensions.
Plasticité : fatigue, contradictions et paradoxes, désirs inavouables, doutes, excès, retraits. Le fantasme de soi ne disparaît pas ni n’est pris complètement, il se déplace, se reconfigure en réalité phantasmagorique. En ombre, un fantôme qui agit, autonome, un golem de soi, une auto-scénarisation co-performée.
Une intime triangulation entre soi, l’algorithme et cet autre soi.
Plus se développe une sensation d’indépassabilité et d’accélération, plus des « zones d’ombres internes », lieux de formations des fantasmes semblent se manifester. Ces antimondes (Brunet, Walter) que je pourrais désigner comme des antimondes subjectifs analysés ici comme des lieux, milieux nécessaires à la production d’utopies. L’utopie est alors une production de sens renouvelée par le dévoilement de fantasmagories, un dépassement des postures fantasmatiques, une construction de nouvelle réalité désirée en réaction à la réalité sociale vécue.
Un régime communicationnel qui rend visible les fantasmes, leur donne une capacité d’incarnation.
Antimonde : déplacement conceptuel décisif. Chez Roger Brunet – que je qualifierais de socio-géographe – l’antimonde existe par dissimulation, séparation, isolement. Il est à la fois comme le négatif du monde et comme son double indispensable. Les antimondes contemporains ne sont plus seulement des espaces sociaux ou géographiques mais des configurations internes, des zones subjectives de retraits, résistances, ajustements, des subjectivités non-identifiées. Un monde intérieur qui se déploie en résonnance au monde vécu. Ce n’est pas là une métaphore psychologisante mais structurelle qui marque le déplacement, la résonnance du tropisme.
L’antimonde comme une réponse à l’insoutenabilité croissante de la réalité sociale, refuge psycho-individuel, milieu d’une ontogénèse, pris dans de grands paradoxes qui semblent empêcher l’émergence d’une constance.
Une insoutenabilité perçue produit des résistances internes qui se projettent ensuite dans le monde. Ces projections prennent la forme de signaux faibles. Je pense aux Lucioles de Paolo Pasolini, qui semblent surgir en cycle dans cette crise que l’on nomme hypermodernité historiquement ancrée dans l’après 45 de l’informatisation. L’accélération qui nous prends atténue l’effet lumineux de la luciole, nous passons si vite devant, pris dans des rhizomes constamment actifs fait de data, produisant des data, archivant, aménageant, modifiant, calculant.. Il devient difficile de fixer la lumière les yeux pris dans des roues chromatiques comme un mouvement constant de divergence.
Dans le régime de l’économie cognitive l’individu se retrouve saisi de son réservoir pulsionnel dont il a à peine conscience (la grotte artificialisée de Platon), instrumentalisé par les objectifs d’usages produits par la structure des réseaux et ses effets sur l’expérience pratiques des relations. C’est une force qui traverse le sujet, une hétérogénéité irréductible. Les antimondes peuvent ainsi être défini comme des producteurs d’engagement, apparaissant dans les interstices d’un monde devenant progressivement insoutenable. les antimondes ne sont pas complémentaires aux mondes sociaux, ils en sont une conséquence, une réaction, produit d’une alchimie qui empêche une hexis raisonnable. Faisant de ces interstices des refuges, produisant comme des normes à faible spectre.
Que devient une société lorsque ses antimondes ne sont plus des marges spatiales ou sociales mais des zones internes, intimes, psychiques, produites par les frontières du rationnelle, la radicalisation des contingences multi-échelles et l’affaiblissement des formes d’organisation publiques, démocratiques, citoyennes ?