Le processus de création, les effets ou pouvoir(s) potentiels de la création sur la réalité scientifique et la question de la réception et des publics.

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J’expose ici une réflexion méthodologique à partir d’un travail de recherche en cours qui mobilise le documentaire sonore comme dispositif d’enquête et de traduction de la recherche. Les écritures alternatives – en m’appuyant sur ma propre expérience de « restitution/traduction » – semblent remettre en question, pas seulement les méthodes disons classiques de l’enquête de terrain mais plutôt le cadre académique dans lequel s’inscrivent légitimement ces méthodes. La création documentaire contient tout autant de méthodes et de procédures que la pratique de la sociologie. L’acte de création, depuis la prise de son jusqu’au mixage final, semble provoquer un conflit entre un réel qui légitime un processus de traduction bien défini et un cadre ou plutôt une technique et sa médiation qui légitiment un processus de (re)construction du réel.

Mon expérience m’amène à penser que la recherche-action nécessite un cahier des charges, qui peut évoluer, mais repose d’abord sur une volonté narrative qui engage une démarche exploratoire. Cahier des charges et méthode sont donc différenciés dans ce cadre propositionnel.

Ainsi il s’agira d’analyser les continuités et tensions entre les exigences scientifiques de l’enquête et les logiques de la production sonore documentaire. Ce travail s’inscrit dans une perspective expérimentale où le média sonore est outil de diffusion, dispositif d’investigation et de révélation qui reconfigure peut-être le réel banal en réel singulier et idiolectique, sans passer par le texte.

Trois axes me semblent ainsi intéressant de déployer : le processus de création, les effets ou pouvoir(s) potentiels de la création sur la réalité scientifique et la question de la réception et des publics.

Le documentaire sonore ne constitue ni une alternative marginale à l’enquête qualitative classique, ni à un simple outil de diffusion ou de vulgarisation, mais est bien un opérateur méthodologique à part entière, engageant une redéfinition de la notion de donnée, une réflexivité renforcée du chercheur sur sa pratique et une conception située de la connaissance sociologique. Enfin, ce médium ouvre des perspectives de nouveaux dispositifs de restitutions hybride et multisupports. Il ne s’agirait plus d’écrire et d’illustrer mais bien de faire cohabiter différents modes d’écritures, dans un territoire commun.

Ces capsules – d’une durée maximum de 9mn – donnent la parole à des travailleurs occupant des positions professionnelles peu visibles, disons les invisibles du système de valorisation du travail. Accompagné d’une traduction à lire en français et en anglais, la voix des locuteurs raconte leur métier, les bons et les mauvais côtés, les collègues, mais aussi les évolutions, les apprentissages, ce que cette expérience en particulier a apporté et apporte au-delà de la vie de travail, au-delà du salaire. Chacun se raconte et raconte aussi ce que le travail représente autour d’eux, la façon dont ils peuvent transmettre des valeurs aux autres, à leurs enfants.

La démarche s’inscrit dans le champ de la recherche-création entendue comme un déplacement des cadres habituels de production et de légitimation des savoirs. La création documentaire obéit à ses propres règles, contraintes techniques et normes éthiques (la relation contractuelle avec le locuteur) qui entrent en dialogue, parfois en tensions donc, avec celles de l’enquête sociologique. Ces tensions je les vois comme fécondes. On peut les résumer par un conflit majeur ; d’un côté nous avons un régime fondé sur la textualisation du réel, avec sa grammaire, la distanciation analytique et la montée en généralité. De l’autre, un régime fondé sur l’incarnation, la singularité des expériences et la présence sensible des acteurs sociaux. Le chercheur semble devenir tour à tour : enquêteur et narrateur, analyste et médiateur et techniquement polyvalent. Il s’oblige à des exercices réflexifs accrues sur sa pratique.

Il faut alors s’engager à expliciter les choix méthodologiques, narratifs et analytiques qui président à la fabrication des capsules et à reconnaître le caractère situé de toute production de connaissance. 

Expliquer tout autant le choix des locuteurs, que les choix de conservation de certains passages au détriment d’autres en montrant en quoi ils contribuent à l’analyse du réel et à sa désignation en tant que tel, la façon dont ils mettent en volume le réel. Les conditions de l’écoute sont tout autant à penser dans la production, notamment technique, les niveaux sonores, l’accompagnement musical, l’absence d’interlocuteur sont tout autant de conditions qui constituent le cahier des charges de la recherche-création. Enfin, il faut penser la dépendance au sujets choisis pour les entretiens, bien plus forte et conséquente ; sa façon de parler, le choix des mots, les expressions, tout cela est évidemment important dans tout entretien sociologique, mais dans le montage sonore la marge de traduction du sociologue n’est plus la même, c’est comme écrire avec les mots d’un autre. La capacité à « leur faire dire » dépend de la capacité technique.

Finalement la recherche-création semble moins interroger les outils de l’enquête et s’en affranchir par « modèle narratif » que la posture et les capacités techniques de celui ou celle qui produit le récit.

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Ama Ndlovu explores the connections of culture, ecology, and imagination.

Her work combines ancestral knowledge with visions of the planetary future, examining how Black perspectives can transform how we see our world and what lies ahead.